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2009.01.31

Épicure et la complexité volontaire

l'amusant Devoir de philo d'aujourd'hui écrit par Normand François:

«Celui qui ne sait pas se contenter de peu ne sera jamais content de rien», dit Épicure

Nous sommes depuis un bout de temps dans l'univers-magasin, dans cette incessante parade des objets et des moi-objets. (...) L'idée n'est pas de posséder tout ce qui est disponible, mais, comme Épicure l'écrit, il suffit d'avoir peu pour avoir tout: «Ne pas avoir faim, ne pas avoir soif, ne pas avoir froid; celui qui dispose de cela, et a l'espoir d'en disposer à l'avenir, peut lutter comme il arrive, et coulera des jours heureux.»
Simplicité épicurienne. Quelle complexité dans l'application, en revanche. (...)
Il suffit de se promener dans un de ces horribles centres commerciaux géants pour se rendre compte que tout le monde recherche du plaisir mais que personne ne voit que la plupart des plaisirs sont une fuite, une perte de temps, une aliénation digne des grandes répressions spirituelles; le plaisir n'est qu'une supercherie de plus dans cet univers de consommation. Pourquoi? Parce que «certains plaisirs apportent plus de peine que de jouissance.» C'est là qu'il faut du discernement. (...)
Que les humains consomment comme des tarés, je le vois. Qu'ils consomment tellement qu'ils n'arrivent plus à jouir me semble évident. Qu'ils ne jouissent même plus à consommer car la consommation prend tout le temps est assez facile à démontrer. Nous serions donc en présence, par ces quelques remarques, d'un antihédonisme. Nous ne sommes plus capables de jouir car nous consommons avec outrance, et nous le faisons sans délicatesse, sans discernement, sans raffinement. Ce geste est absolument antiépicurien, antihédoniste. Alors que ces philosophes et ces sociologues qui nous accablent de leur bêtise en disant que nous sommes à l'ère d'une société hédoniste aillent voir dehors un peu.
On peut se poser la question suivante: qu'est-ce qu'un hédoniste épicurien? C'est avant tout quelqu'un qui pense que «le dernier degré de bonheur est l'absence de tout mal.» Le plaisir n'est pas défini par l'acquisition d'un bien quelconque mais par l'absence d'un mal, d'une douleur, d'un trouble. C'est la fameuse ataraxie: avoir l'âme en paix et un corps qui ne souffre pas. Et si nous finissons par désirer quelque chose, «il faut se poser cette question: quel avantage en résultera-t-il si je ne le satisfais pas?» Est-ce à dire que nous ne devons plus désirer et prendre plaisir? Non, mais «parmi les désirs, les uns sont naturels et nécessaires, les autres naturels et non nécessaires, et les autres ni naturels ni nécessaires, mais l'effet d'opinions creuses.» Et Dieu sait que nous vivons une période creuse.
Le consommateur est pris dans les filets d'une mécanique très simple et très rudimentaire: la mécanique pavlovienne. L'humain reçoit des stimuli, il répond par un geste. La pub lui montre des objets et l'humain achète par réflexe. Parce qu'on lui dit que c'est bon, il achète. C'est justement là que le pouvoir de l'image est impressionnant. Beaucoup plus un réflexe qu'un désir, la consommation est une manipulation de l'image envers les individus. La mécanique de l'image, voilà le roman à écrire. La consommation, comme nouvelle servitude volontaire, se définit par un aveuglement, une mécanique qui fonctionne toute seule; c'est une tentation d'en finir avec le désir, avec la littérature et la philosophie. C'est le nous qui veut consommer le je.
Cet humain du XXIe siècle n'est pas différent de celui de la fin du XXe. Il a besoin du concours de la pub (et non d'autrui) pour lui dire ce dont il a besoin. On se souvient que Kant voulait que l'humain devienne autonome. C'était aussi le but des penseurs du siècle des Lumières. Que l'humain n'ait plus besoin de son curé pour savoir quoi croire, qu'il n'ait plus besoin de son médecin pour savoir quoi manger, qu'il n'ait plus besoin de son comptable pour savoir quoi dépenser, bref que l'humain devienne autonome. Nous en sommes encore loin. (...)
Ce spectacle de consommation effrénée nous mène directement vers la seule porte de sortie: la dépression. (...)
Nous ne consommons plus pour acquérir certains biens pour nous rendre heureux, nous consommons parce que nous ne savons pas ce qui nous rendrait heureux. La consommation n'est plus un moyen d'arriver au bonheur, elle devient elle-même le bonheur. (...)
Comme l'a dit le philosophe universellement connu Anonyme: «Le bonheur ne se consomme pas, il se fabrique.» Et la fabrication du bonheur ne va pas sans son côté hédoniste. Qui pense, jouit bien.

Heureusement, il reste certains humains qui peuvent vivre par et dans les plaisirs, les joies, le bonheur. Comme le dit Épicure, «il ne faut pas tant regarder ce que l'on mange que celui avec lequel on mange.» Heureusement, il reste des personnes non consommées qui regardent la vie d'en haut en faisant un constat amiable d'un accident assez fatal. Tant qu'il restera de la place pour la jouissance (qui passe par un minimum de consommation, tout de même, des plaisirs nécessaires et naturels, non nécessaires et naturels, trouvez lesquels), il y aura de la place pour des réfractaires, des souches de résistance à la mondialisation de la dépression que procure une mauvaise gestion de ses propres désirs.

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